Cet article est tiré de la cinquième édition du magazine de la Fondation.
Il arrive que, parfois, dans le cours rassurant du quotidien, un événement vienne bousculer nos certitudes pour révéler le caractère imprévisible de la vie. Face à l’intensité dans laquelle nous plongent ces moments extrêmes, c’est la puissance des liens, de l’entraide et des efforts communs qui jaillit.
Le 22 juillet 2024, Julie Lacombe, une jeune mère de famille, quitte sa maison de Saint-Constant en direction de Montréal. « Je sais que j’ai quitté la maison très tôt, vers six heures du matin. Mais après ça… c’est le vide. Je n’ai aucun souvenir de ce matin-là ni de ce qui m’a poussé à me rendre à l’Institut. Est-ce que j’ai ressenti une douleur, un malaise? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que je suis arrivée aux urgences sans avoir prévenu mes enfants, sans même comprendre comment ni pourquoi j'étais là, comme si mon corps avait su avant moi ce qu’il fallait faire. Je crois bien que, cette journée-là, les étoiles étaient alignées », raconte la mère de trois enfants âgés de 12, 15 et 16 ans.
Carmen Baltazar, urgentologue à l’ICM, se souvient de sa rencontre avec Mme Lacombe : « Mme Lacombe s’est assise à l’admission, elle venait de tendre sa carte d’hôpital en disant : “je ne me sens pas bien”. Puis, elle s’est effondrée. L’équipe a réagi immédiatement. Il fallait la transporter en réanimation sans perdre une seconde pour commencer les manœuvres. Des histoires comme ça n’arrivent pas tous les jours », confie la Dre Baltazar.
Pendant ce temps, l’équipe des urgences tente d’appeler à son domicile, mais sans succès. C’est finalement son ex-conjoint qui a été prévenu, et qui a veillé sur leurs enfants. Mais face à l’incertitude et à la crainte de la voir dans un état préoccupant, ils ont préféré attendre avant de se rendre à l’Institut. Ce n’est que deux jours plus tard, au réveil de Mme Lacombe, que la famille se retrouve : « quand je me suis enfin réveillée, j’ai tout de suite reconnu ma fille à travers le masque que je portais. Elle était très émotive. Elle me disait de ne pas bouger, qu’elle avait rencontré les médecins et que tout allait bien aller. Ensuite, le Dr Bellemare, l’intensiviste de garde, est venu me demander si je le reconnaissais. Je lui ai dit que non et il m’a répondu : “j’étais dans l’équipe qui vous a accueillie, vous avez fait un arrêt cardiaque”. »
Quand Julie se présente à l’ICM le 22 juillet, les équipes de spécialistes de la journée sont déjà toutes sur place, mais leurs activités médicales n’ont pas encore débuté. Un changement de garde est également en cours, si bien qu’il y a beaucoup de personnel sur les lieux. Le chirurgien cardiaque Pierre-Emmanuel Noly, en poste lors de l’événement, retrace avec nous le fil de ce récit hors norme : « elle a immédiatement été prise en charge par les urgentologues – quand il y a un arrêt cardiaque aux urgences, c’est tout un processus qui s’enclenche. Sa chance, dans le cours de l’événement, a été d’être au bon endroit au bon moment. Ça s’est produit dans un centre ultraspécialisé, devant des gens qui ont réagi tout de suite, avec les bons réflexes, la bonne expertise, les bons outils. Comme plusieurs corps de métier étaient disponibles dans l’établissement, il y a eu, en seulement quelques minutes, de nombreuses personnes spécialisées impliquées à son chevet », explique-t-il. La décision du personnel soignant de mettre Mme Lacombe sous assistance respiratoire se prend alors rapidement.
« Quand une personne est en arrêt cardiorespiratoire, la fenêtre de temps pour agir est très limitée – chaque minute compte. Dans cette intervention qui comporte un très haut niveau de défi technique, c’est-à-dire l’installation d’un support à la circulation extracorporelle pour remplacer temporairement la fonction du cœur et des poumons, l’interaction entre les différentes disciplines est cruciale. La qualité des échanges, notamment entre les anesthésistes et l’équipe chirurgicale, peut être un facteur décisif de succès », souligne le chirurgien cardiaque. Dans cette situation aiguë, c’est donc la combinaison de plusieurs éléments, dont l’efficacité du massage cardiaque, l’échange d’informations entre les spécialistes, l’utilisation d’une sonde transœsophagienne pour obtenir des images du cœur en temps réel, qui a permis au personnel soignant de sauver la vie de Julie Lacombe.
Un événement aussi marquant que celui vécu par Mme Lacombe et par les personnes qui l’ont soignée est rare et exceptionnel. « C’est une histoire qui nous a beaucoup touchés. Il y a quelque chose de profondément satisfaisant pour tout le personnel soignant qui a agi auprès de Mme Lacombe cette journée-là. C’est une belle démonstration du pouvoir d’un travail d’équipe fluide, où tout le monde avance dans la même direction, vers un but commun. Ce n’est pas une seule intervention qui peut sauver une vie ; c’est la rencontre de toutes les étapes fructueuses et la continuité dans les soins, de la phase aiguë jusqu’au retour à la maison, qui sont décisives. À l’ICM, nous travaillons très fort pour mobiliser plusieurs personnes clés simultanément et prendre les bonnes décisions, parce que nous savons que c’est essentiel, que le temps est compté », estime le Dr Noly.
S’il est évident que l’interdisciplinarité est fondamentale en médecine cardiovasculaire, la mettre en place efficacement est une entreprise complexe qui exige la rigueur, l’attention et le dévouement de tout le personnel impliqué. Il s’agit d’une danse complexe dont les équipes de l’ICM ont la maîtrise et le désir de poursuivre.
Après trois semaines d’hospitalisation à l’ICM, Julie Lacombe retourne auprès des siens. Quand on lui demande ce qui, depuis le 22 juillet, a changé dans sa vie, sa réponse est empreinte de lumière et d’émotion : « je me dis qu’il faut que je profite de la vie, que c’est une deuxième chance que j’ai. Avant, j’avais plusieurs projets sur pause, des plans que je remettais toujours à plus tard. J’avais promis à ma plus jeune qu’on irait à New York pour ses 12 ans et nous ne l’avons pas fait. Mais là, dès que je vais être complètement rétablie, nous allons le faire pour pouvoir nous construire de nouveaux souvenirs », conclut la mère de famille, convaincue qu’une bonne étoile, cette journée-là, a veillé sur elle.
Si le cœur de Julie pouvait parler, voici ce qu’il nous dirait :
« Il dirait combien chacun de ses battements est un cadeau. Aujourd’hui, je savoure chaque instant passé avec mes enfants et mes proches, consciente que rien n’est acquis. Si je suis là aujourd’hui, c’est parce qu’une équipe entière a refusé d’abandonner. À vous qui avez pris soin de moi, en mettant votre savoir et votre cœur dans chaque geste : merci! Merci d’avoir cru en moi, merci de m’avoir donné une seconde vie. »